dimanche 26 février 2012

Propos sur la poésie philosophique

Mon oncle en lisant l’un de mes poèmes, m’a demandé si, comme certains, ils appartenaient à la catégorie de la poésie philosophique et, qu’était-ce une poésie philosophique. Sur l’instant, comme dépourvu, et n’ayant sur le sujet et sur le champ qu'une idée, celle que j’avais de la vérité de la vie à lui proposer, je lui répondis par le propos que voici : La poésie philosophique, lui déclarais-je alors, est celle  qui se propose de prêter aux matières de la philosophie, le charme des vers, fût-ce les plus abstraites. Pourquoi mon poème, ou son philosophisme caché ou déclaré c’est-à-dire, sa manie à faire de la philosophie, aurait-il provoqué son étonnement ? Je le dis parce que, c'était bien un étonnement. Et pourquoi s’était-il ainsi interrogé sur le langage de mon poème ? J’entendais dans sa voix et en l'idée que cachaient ses questions, le doute sur la capacité du langage poétique à  convenir aux exigences de la vérité philosophique. Je sais, en effet, que la poésie est toute dans les images; je sais aussi qu'elle est dans les sentiments et les mouvements passionnés de l'âme. Mais, je sais aussi qu’elle recherche la variété dans la souplesse des formes, la vivacité des couleurs ou la profondeur, non pas d'une émotion mais d'une pensée, toutes saisies maintenant, à l’instant même où elles apparaissent. Or donc, pour revenir à sa question, je dis que la poésie a l’art de s'accommoder d'un style instantané qui semble, à ceux qui veulent lui contester sa raison, quelques fois vague et parfois nuageux lorsqu’il est musical. Contrairement à la poésie, cet art qui permet de déterrer la vérité immédiate, la philosophie exige la rigueur et la précision d'une analyse faite d'abstraction qui aboutit à la généralisation que traduit un concept. Et pour ce faire, elle affectionne la prose, exacte dans ses propositions, aride même pour ne pas être dans le commun, mais une prose qui, se réclamant du géomètre, se veut  science. Et pourtant, à l'origine, l'art et la science ont parlé la même langue. A ce propos, dis-je à mon oncle, les premiers philosophes comme Xénophane, Parménide, Empédocle ont emprunté le vers homérique pour exposer leurs idées sur la nature. Personne, lui dis-je, ne le conteste. Parmi les disciples de Pythagore, quelqu'un composa les Vers dorés où la morale religieuse dominait déjà la métaphysique. Cela aussi, on apprécie et le trouve merveilleux. En somme, il y a dans la philosophie, certaines matières qui semblent appeler d'elles-mêmes toutes les richesses du langage poétique. Or donc, Comment mieux parler si ce n’est qu'en vers de l'être qui préside à l'ordre du monde, des mystères de la destinée humaine, des aspirations voire des craintes et surtout lorsqu'on célèbre les espérances que le sentiment religieux excite dans l'âme humaine?Je fais remarquer aussi à mon oncle que j’ai toujours entendu grand-père, debout face aux crânes des ancêtres, dire en éloge des paroles ou des supplications aux accents poétiques ; que j’ai toujours entendu grand-mère dire des contes où les refrains des chansons avaient tout d’une poésie magnifique et que, pendant les fêtes et manifestations tristes ou joyeuses, le lyrisme ne manquait pas dans des chants mélodieux. Je lui disais encore, à lui qui a fait la classe de philosophie au lycée, que dans l'histoire des grecs, aussi loin qu'on remonte dans celle de leur littérature, on retrouve des chants de philosophie religieuse, des hymnes que les légendes attribuent aux personnages mystiques et sacrés. Mon oncle est incrédule. Il veut voir avant d’accepter. Je l'aime ainsi. Alors, je lui ai dit une autre chose : c’est que, Au IIIe siècle avant notre ère, l'hymne de Cléanthe à Zeus est une inspiration du Stoïcisme et que jamais, l'unité de Dieu n'avait été proclamée chez les païens dans un langage aussi précis et plus élevé à la fois. Comme il doutait encore de ce qu'une poésie fût philosophique, je crus bon d’ajouter que, même chez les Alexandrins, la poésie était philosophique et que Proclus surtout, ne sépara jamais des doctrines du christianisme les idées platoniciennes, et qu'avec Ynésius, évêque de Ptolémaïs, ils composèrent des chants où la philosophie se confond avec la religion. Aujourd'hui, on peut rattacher à la poésie philosophique le poème de la Religion, celle de Louis Racine, et surtout les Méditations et les Harmonies poétiques de Lamartine qu'admirait fort bien Joufroy, par ce qu’il avait su, le premier, discuter dans des vers les problèmes les plus ardus de la métaphysique. On peut aussi, rattacher sans discours à la poésie philosophique, les épîtres, les satires, les contes où l'auteur développe quelque pensée morale. Après cela, mon oncle ne m’en voudra plus mais, comme il est contestataire quand il veut éprouver les idées, il voulut me faire jurer que je parlerai, pour la défense de la culture Yemba, de la philosophie poétique qui y est chantée. Je dus lui dire ma liberté de pouvoir, en philosophe, penser poétiquement, en images ou en autre chose sans faire du yemba l’unique champ, et que l’idéal que je portais, et que je porterai est celui du « poème philosophique".

Daniel Tongning, 26 fév. 2012.